Ses photos ont fait fantasmer la pub

DEUX SUPERBES FILLES en bikini posent « collé-serré » devant le miroir d'une salle de bains ; dans le lavabo, on voit des chaussures à talons hauts et une serviette, marquée par l'empreinte rouge d'une bouche. L'un des mannequins dégrafe le soutien-gorge de l'autre... Non, il ne s'agit pas d'une page de « Lui » ou de « Playboy » ! C'est une publicité, parue en 1983, pour vanter un modèle de chaussures de luxe.
Elle est l'oeuvre de Guy Bourdin (1928-1991), à qui le musée du Jeu de Paume, désormais voué à la photographie, consacre une belle exposition. Bien avant les provocations d'Olivero Toscani pour Benetton, bien avant l'invasion du « porno chic », Guy Bourdin fut l'un des premiers à transgresser les tabous pour insuffler du fantasme dans la photo de mode et de publicité.

Un sens aigu du cadrage et de la couleur

Durant près de trente ans, essentiellement pour le magazine « Vogue » et des marques prestigieuses, cet ami de Man Ray s'est distingué par ses mises en scène audacieuses, mitraillant les mannequins avec un sens aigu du décor, du cadrage et de la couleur. Ses photos sont truffées de clins d'oeil, souvent macabres mais parfois teintés d'humour, aux questions de société qui agitèrent les années 1960 et 1970. Il puisait son inspiration dans le sexe, bien sûr, mais aussi dans la violence et la guerre. En 1975, par exemple, pour les besoins d'une pub Charles Jourdan, Bourdin photographie une scène de crime : le contour d'un corps a été dessiné à la craie sur du bitume taché de sang, tandis que deux escarpins roses - ceux de la victime - traînent dans les flaques... Ses outrances lui valurent même une réputation sulfureuse : à chacune de ses parutions dans « Vogue », des désabonnements arrivaient à la rédaction ! L'artiste, qui n'obtint jamais ni la notoriété ni la fortune de son contemporain Elmut Newton, refusa longtemps les offres d'exposition ou de livre. Il n'empêche, l'impact de son travail sur l'esthétique de la photo de mode est indéniable : au Jeu de Paume, on a l'impression de feuilleter les pages des magazines féminins d'aujourd'hui.

Hubert Lizé, Le Parisien , vendredi 16 juillet 2004